Historique

HISTORIQUE (CRÉATION) DES CINEMAS « LA CLEF » PARIS V°

PRÉAMBULE

Claude FRANK-FORTER

Claude FRANK-FORTER fonde en 1973 les salles de cinéma d’Art & Essai La CLEF, dans le 5° Arrondissement de Paris et en assure la gestion jusqu’en 1981 jusqu’à ce qu’il soit contraint de les fermer en raison de la grave crise économique vécue à cette époque par de nombreuses salles de cinéma.

Il évoque ci-dessous cette période de 8 années, pour laquelle il a été officiellement récompensé par le Ministre de la Culture Jack LANG qui lui attribue en 1983 le titre de Chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

ORIGINE

Mes parents étaient des industriels du textile, établis à Troyes, spécialisés dans la création et la fabrication de vêtements pour enfants (marque BABYGRO); ils avaient décidé de prendre leur retraite et de vendre leur société au début des années 1970, leurs 2 fils ne se sentant pas capables de leur succéder pour gérer une entreprise aussi complexe.

Leur vente s’étant réalisée dans de bonnes conditions, nos parents ont pu nous aider, mon frère et moi à réaliser chacun personnellement le projet professionnel qui lui tenait à cœur.

La Clef dans les années 70 (Didier Noisy)

Le mien ? : le C I N É M A !

Ayant fait mes études dans une École Supérieure de Commerce en région parisienne, je souhaitais résider à Paris et y ouvrir mes salles. Je commence à réfléchir aux moyens de concrétiser mes désirs et je consulte un ami, exploitant de salles à Troyes qui me suggère de contacter la société UGC, récemment structurée et en plein développement, menée par des gens très compétents qui pourraient me donner les conseils et contacts nécessaires pour la création et la gestion de salles.

J’ai donc eu des relations cordiales et très utiles avec les dirigeants d’UGC qui m’ont fort bien conseillé sur tous les plans (techniques, administratifs, recrutement de personnel, gestion des salles, etc…) et m’ont signalé un local dans le Quartier Latin en cours d’achèvement qui pourrait éventuellement être aménagé en salles de cinéma.

Je visite l’endroit, je trouve le bâtiment parfait et : « bonus » je suis émerveillé par le nom de la rue qui en faisait l’angle : Rue de la CLEF !

Pour moi, une clef représente un objet mythique, presque magique, car son étymologie dans diverses langues décrit soit une chose qui permet de limiter un accès, soit l’inverse dans d’autres langues, c’est à dire de l’ouvrir largement et cela correspondait parfaitement à ma conception du cinéma d’Art & d’Essai qui évidemment n’intéresse pas tout le monde mais qui peut procurer de grandes satisfactions à ceux qui en apprécient les caractéristiques !

Cette coïncidence extraordinaire m’a donc fait décider de choisir ce local et de lui donner le nom de « La CLEF » pour symboliser l’esprit que je voulais associer à mes salles.

CRÉATION, OUVERTURE et PROGRAMMATION

La Clef dans les années 70 (Didier Noisy)

Après plusieurs mois de grands travaux, conçus et dirigés par un cabinet d’architectes spécialisés dans le cinéma et judicieusement recommandé par UGC, La CLEF a pu ouvrir son complexe comportant 3 salles (226, 97 et 86 places), auxquelles est associé un restaurant nommé « Auberge de La CLEF », dont l’esprit est d’accueillir dans une bonne ambiance tant culturelle que conviviale un public désirant passer de bons moments entre amis, avant une séance ou après pour la commenter.

Toujours sur conseil d’UGC, j’ai eu la chance de rencontrer et de recruter alors Bernard MARTINAND, personnalité réputée du cinéma de haute qualité intellectuelle (ayant travaillé pendant des années avec le célèbre responsable de la Cinémathèque, Henri LANGLOIS), que j’ai de suite chargé de la programmation de mes salles en raison de ses compétences et de son large « carnet d’adresses de cinéastes ».

Notre très bonne entente nous a permis d’élaborer ensemble la politique très particulière de programmation des salles, en donnant la priorité à la découverte et la présentation de nouveaux auteurs et réalisateurs dont nous prédisions la positive carrière cinématographique en raison de leurs talents, les séances ayant lieu aux horaires habituels soit entre 14 h et 24 h.

Parallèlement à ces recherches de nouvelles créations, et afin de satisfaire les désirs variés de notre public potentiel (nombreux étudiants et cinéphiles de tous âges), nous avions également mis en place un programme complémentaire, à tarif réduit, en projetant des films classiques réputés, de 10 h à 14 h ainsi que de minuit à 02 h du matin.

La Clef dans les années 70 (Didier Noisy)

Ce très large éventail de projection de films de qualité (découvertes et classiques) ainsi que certaines initiatives de tarifs (abonnements, réductions accordées aux étudiants et aux retraités) ont rapidement attiré un remarquable public, donnant ainsi à La CLEF une notoriété positive facilitant sa gestion : la majorité du personnel était composée d’étudiants ayant besoin de ressources pour financer leurs études et nous avions aussi des frais importants de publications publicitaires ou d’informations destinées à nos spectateurs.

La politique efficace de programmation de La CLEF m’a alors permis de lui faire obtenir très rapidement le statut de « Salle d’Art & d’Essai » et même d’aller plus loin : j’ai été recruté comme membre de plusieurs Commissions décisionnaires au sein du CNC (Centre National de la Cinématographie).

A cette époque, grâce aux liens cordiaux que j’entretenais avec Jean LESCURE (haute personnalité littéraire et Président de l’AFCAE : Association Française des Cinémas d’Art & Essai) ainsi qu’avec Jacques GAJOS, Responsable des Salles d’Art & Essai au CNC) nous avons pu faire évoluer le statut des Salles d’Art & Essai en obtenant un taux réduit de la TVA qui nous était appliquée et également de créer un mouvement de Recherche et Découverte, constituant le degré supérieur des salles d’Art & Essai, et dont faisait évidemment partie La CLEF

7 ANNÉES DE BON FONCTIONNEMENT

Depuis son inauguration officielle le 10 octobre 1973, La CLEF a bien fonctionné, créant des initiatives appréciées (large programmation diversifiée de films de qualité, tarifs raisonnables, conférences/débats avec des réalisateurs après la projection de leur film, organisation de festivals spécialisés, etc…).

Ce fut également pour moi l’agréable occasion de faire la connaissance et de lier une amitié qui dure encore avec Pierre Jean-Baptiste BENICHOU, à l’époque écrivain, journaliste-critique cinéphile et connaissant également de nombreuses personnalités liées à la cinématographie, contribuant ainsi à l’organisation de nos festivals.

Article de Delfeil de Ton dans Charlie Hebdo sur « Le festival de films inédits » à la Clef en 1974
Article de Delfeil de Ton dans Charlie Hebdo sur « Le festival de films inédits » à la Clef en 1974

Donc tout allait fort bien jusqu’à la fin des années 70….Mais :

DÉCLIN et FERMETURE de La CLEF

Malheureusement, après 7 années très positives, la situation a commencé à se dégrader pour le cinéma, en ayant un impact fortement négatif sur de nombreuses salles, en particulier les salles indépendantes, de petite ou moyenne capacité, contraintes à fermer.

La cause de cette chute de fréquentation est liée essentiellement à l’évolution de la technologie télévisuelle: à cette époque, les téléviseurs en couleurs baissent fortement leur prix, devenant abordables, alors qu’au début un téléviseur-couleurs coûtait presque le prix d’une petite voiture ! De plus, la création de nouvelles chaînes réduisait fortement le désir de sortir pour voir un spectacle, alors qu’il suffisait de « zapper » paresseusement sur son téléviseur à domicile pour choisir l’émission qui intéressait.

La Clef dans les années 70 (Didier Noisy)

D’où une grande chute de fréquentation des salles de cinéma que les grands réseaux ont réussi à amenuiser en installant des technologies nouvelles et attirantes mais fort coûteuses : Cinémascope, Son Stéréo Dolby, Films en 3 Dimensions, etc…ce que ne pouvaient pas financer ni installer les salles indépendantes ou de taille insuffisante. De plus, les producteurs créaient à ce moment là des films à très gros budget que les distributeurs refusaient de louer aux petites salles.

Cela a conduit à la fermeture de très nombreuses salles, et évidemment La CLEF dont le budget désormais en déficit croissant ne permettait plus le maintien.

J’ai donc eu l’immense tristesse, partagée par l’unanimité (malheureusement pas assez nombreuse pour compenser la situation) de nos spectateurs habituels et par tout le personnel de mes salles de présider l’ultime séance de projection en 1981.

VENTE DE LA CLEF

A la suite de la fermeture de mon complexe et devant faire face aux dettes importantes suscitées par la crise du cinéma ayant entraîné une chute catastrophique de son budget, j’ai dû prendre la dure décision de vendre l’ensemble…je n’avais pas d’autre choix ! Et j’ai cherché un acquéreur.

Mais un quasi-miracle est arrivé : quelques semaines après la triste fermeture, je rencontre par hasard un des responsables du Comité d’Entreprise de la Caisse d’Épargne d’Île de France qui était à la recherche d’un local approprié pour créer dans Paris un Centre Culturel !

Nous avons eu une négociation serrée quant au prix de cette opération et j’ai dû faire des concessions importantes en raison de l’urgence des pressions de mes créanciers , mais j’ai accepté finalement leur ultime proposition, couvrant tout juste mes dettes, car j’étais fortement sensibilisé par le fait que cette CLEF, dès sa création, avait ouvert en moi et à beaucoup d’autres personnes une immense motivation culturelle que la création du Centre Culturel de la Caisse d’Épargne pourrait certainement maintenir ouverte, alors qu’accepter la proposition pourtant intéressante que m’avait faite un supermarché l’aurait totalement évincée !

SUITE …

J’avoue que cette situation, même si elle m’a permis de couvrir des dettes importantes (remboursement des emprunts bancaires, sommes dues aux distributeurs, dettes fiscales et autres) m’a cependant fortement déprimé et éloigné du monde du cinéma, même si le fait de savoir que les nouveaux propriétaires de La CLEF s’engageaient à y maintenir un réel esprit culturel.

Ce qu’ils ont d’ailleurs fait pendant plusieurs années et dont je les remercie sincèrement !

J’ai eu d’autres activités par la suite dans des domaines variés : édition d’œuvres artistiques, travaux et ventes de biens immobiliers…jusqu’à ce que j’atteigne l’âge de ma retraite, où je me suis installé à l’étranger; j’ai été très surpris et ému de voir que La CLEF avait conservé une forte notoriété positive remontant jusqu’à sa création, même de nombreuses années après que je l’ai vendue. C’est alors que j’ai cherché son site sur Google et que j’ai pu m’abonner à sa newsletter, ce qui m’a fourni de remarquables informations sur son évolution et son maintien de la priorité culturelle, ce qui me donne une belle admiration à l’égard de tous ceux qui m’ont succédé et qui ont fait des efforts considérables pour satisfaire leur public !

C’est donc avec consternation que j’ai suivi les épisodes récents ayant conduit à une nouvelle clôture de La CLEF, privant ainsi de très nombreuses personnes d’informations et d’activités culturelles de très haut niveau, malgré le soutien très fort d’un grand nombre de hautes personnalités, y compris la Mairie de Paris !

Un trait de lumière optimiste cependant : je constate qu’il y a de très grands efforts et d’implications courageuses pour redonner à La CLEF le tour qu’il faut pour qu’elle puisse ré-ouvrir !

J’ai été informé de nombreuses initiatives dans ce sens par Sylvie MOLINIER, cofondatrice d’un Collectif de Défense du Cinéma La CLEF, dans lequel elle s’implique d’une façon qui me touche profondément !

JE SOUTIENS CES EFFORTS DE TOUT MON COEUR !

Claude FRANK-FORTER,

Fondateur de La CLEF en 1973

texte écrit le 13/10/2019

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