REVOLVER N°42

(20.04.2020) Traduction de l’article original publié dans la revue.

INALIÉNABLE CLEF REVIVAL

Par Aline Fischer

En proie à des spéculations immobilières ou à des projets culturels en tous genres, le cinéma La Clef situé au 34 rue Daubenton, Paris 5ème, est officiellement fermé depuis deux ans. 

Dans un acte de résistance, des artistes, des acteurs du milieu audiovisuel (monteurs, réalisateurs, producteurs indépendants, projectionnistes…), des étudiants et cinéphiles l’ont occupé le 20 septembre 2019 pour empêcher sa mise en vente par son propriétaire, Le Comité Social et Économique de la Caisse d’Epargne d’Île-de-France (CSECEIDF). Ils l’ont rebaptisé La Clef Revival et se relaient depuis le 21 septembre pour assurer l’accueil, monter la programmation, et s’occuper du lieu. Les projecteurs des deux salles de La Clef n’ont plus cessé de fonctionner depuis. Ils diffusent chaque jour, sans discontinuer, films d’auteurs, de patrimoine, documentaires, moyens métrages, films expérimentaux, érotiques, politiques, ou horrifiques mais aussi courts & longs métrages oubliés des circuits classiques de distribution – toujours à prix libre. 

Au mois de décembre, le tribunal d’instance a déclaré le collectif expulsable malgré l’engagement de nombreux riverains en son sein et le soutien d’institutions comme la SRF, l’ACID, La Quinzaine ou le GREC, le CNC, la Cinémathèque française, l’Agence du court-métrage, Le Cinéma du Réel, la plateforme TËNK, Les Monteurs et les Scénaristes associés, le Fifib, Cinébanlieue, et des distributeurs de films comme Potemkine, Carlotta, Malavida, Tamasa, Les Mutins de Pangée, Iskra, Kafard et Lardux Films…

Depuis cette décision, les occupants, tout en craignant une évacuation de force par la police, continuent d’inviter des réalisateurs/trices, d’animer des débats, des cycles, des soirées thématiques et les fêtes qui les accompagnent pour prolonger le plaisir du film partagé. La Clef ne cessant plus d’être un lieu de vie permanent, même sous la menace !

Quand je suis arrivée à La Clef Revival le 4 décembre 2019, c’était pour un Grand Soir à la veille d’un Grand Matin. J’y venais en ignorant encore ce que j’allais vraiment y trouver et je ne pouvais pas me représenter les lieux. Seraient-ils occupés par une centaine ou par une main pleine de cinéastes? 

Je savais qu’il s’agissait du dernier cinéma associatif de Paris et j’y connaissais une seule personne, active au squat Le Shakirail dans le 18ème arrondissement de Paris et programmateur du Kino-clublà-bas. Derek Woolfenden – réalisateur de cinéma expérimental et gardien suprême du lieu depuis l’occupation illégale du 20 septembre 2019. Celui-ci m’avait donné 10 mois plus tôt, avec les autres membres du collectif Curry Vavart, l’autorisation de tourner au Shakirail une reprise du « Farbfilm » de Nina Hagen pour un court-métrage que je réalisais contre le nationalisme.

Nous nous engageons à ne plus occuper le lieu dès que nous aurons la confirmation écrite et orale, et devant témoins journalistiques et juridiques, que ce cinéma restera indépendant, et un cinéma associatif avant toute chose… J’ai lu les slogans et manifestes de l’occupation, placardés comme des affiches de films sur le fronton du cinéma, et je suis entrée. 

Dans le hall, j’ai d’abord pris ma carte d’adhérente à prix libre à l’association Home Cinema. J’étais à ce stade la 4070ème adhérente. Aujourd’hui Home Cinema compte plus de 8000 adhérents.

Je venais assister à la projection de Street Trash de Jim Muro. 

Dans la salle de 120 places, en plein quartier latin, il y avait une majorité d’étudiants. Ils avaient 20 ans et un peu plus. Le film, gore, contenait peu de sang. Jim Muro avait contourné la censure en faisant des giclées multicolores. Quand le film s’est terminé, nous étions sous le coup des effets de l’alcool frelaté Viper décapant de l’intérieur tout ceux qui l’ingurgitent. Une troupe de silhouettes inquiétantes est apparue derrière l’écran et dans l’obscurité. Comme si les marginaux qui peuplaient la casse automobile du film prenaient vie et envahissaient la salle. Ils ont fait monter l’écran de cinéma jusqu’au plafond… Lumière. 

Là, s’est révélé un espace inconnu et caché dans la salle même du cinéma. Les œuvres d’un jeune homme disparu un an plus tôt y étaient exposées. Je ne le connaissais pas. Antoine Alliot avait fait les beaux-arts de Caen puis un cursus à Metamorphoses, l’école des maquilleurs, à Strasbourg. Il exerçait le métier de maquilleur, d’accessoiriste et prothésiste en effets spéciaux physiques pour le cinéma. 

Street Trash précédé des films faits par et avec Antoine ; sa passion pour l’horreur, le gore, le forain ; son humour ; l’arrivée surprise de l’équipe du cinéma par l’arrière de la salle, la levée de l’écran de cinéma et la découverte de ses dessins ; c’était très beau. Fort aussi comme mise-en-scène. Le cinéma se transformait en quelque chose d’intensément volumineux. Une contre-allégorie de la caverne.

Quelque chose est revenue des tréfonds en moi, pour affleurer très haut… il y avait trop de raisons. À commencer par les vanités d’Antoine Alliot qui étaient vivantes, si vivantes, si pleines de vie, de nos vies, de trucs qu’on rencontre tous les jours, entre les accidents – les beaux, les laids – les révoltes, les colères, les nuits d’amour, les nuits de beuveries, le dégoût et la fête, les rires et les cris, les naissances et les avortements. Mais il y avait aussi toute cette manière d’envisager un cinéma libre et vivant que j’avais connu en fréquentant en 2003 les cinéastes pieds rouges tels que René Vautier, Yann Le Masson, Marceline Loridan-Ivens, Bruno Muel, et d’autres encore : Marcel Ophüls, Lionel Soukaz, Jean-Pierre Thorn, Richard Dindo…

Tout m’a émue ce soir là, si bien que je traversais moi-même l’écran de La Clef et que je n’ai plus pu sortir du cinéma à proprement parler et cela n’arrivait pas par hasard, mais au premier jour de la grève générale en France qui débutait justement cette nuit là. Elle a duré un mois et demi. Un mois et demi de mobilisation intense, et nous sortions manifester le jour, Place de la République, malgré les violences policières pour revenir la nuit regarder des films à La Clef et reprendre des forces… Robert Aldrich, John Carpenter, Paul Schrader, James Toback, Gillo Pontercorvo, Luc Moullet, Paul Vecchiali, Arnaud des Pallières, Kelly Reichardt, Chantal Akerman, Callie Khouri, Vera Chytilova, Lizzie Borden, Carole Roussopoulos, Marie Losier, Alice Rohrwacher. 

J’entendais Derek me dire quand je lui demandais ce qui constituait son désir: « Se battre à son échelle contre tout ce que l’on rencontre d’injuste et qui fait du tord à autrui. Les films peuvent être de bons guides réflexifs pour nous aider à mieux vivre que ce soit dans les dilemmes moraux, les choix décisifs que doivent faire les personnages ou les situations scabreuses dans lesquelles il est dur de se relever. Ils peuvent même devenir des fétiches thérapeutiques… autant que de bons livres ou certaines chansons populaires fédératrices ! Transformer sa cinéphilie autant que l’acte créateur comme un rempart d’images face à toutes spéculations immobilières, médiatiques et politiques voraces environnantes. C’est peut-être un combat bien vain que nous menons, et absurde dans ces armes déployées, mais la dimension paradoxalement sublime de celui-ci est tellement en rupture avec l’orgueil et le peu d’imagination (et d’imaginaire) de nos ennemis qu’il en devient redoutable. »

Avec la fermeture des lieux culturels liée à la crise du coronavirus, les salles de La Clef Revivalarrêtent temporairement d’accueillir du public. Derek n’a pas quitté le cinéma. Il visionne des films jour et nuit dans la grande salle. Le collectif assure une partie de la programmation en ligne. 

Et le 10 avril a eu lieu la première projection plein air du cinéma, alors que tout Paris est confiné. C’est d’abord L’An 01, qui a été projeté sur le toit du cinéma. Film réalisé par Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, inspiré de la mythique BD de Gébé racontant l’abandon utopique, consensuel et festif de l’économie de marché et qui correspond au premier jour d’une ère nouvelle : « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste »

Pour soutenir le cinéma, vous pouvez :

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